Pourquoi tant de masseurs raccrochent après quelques années (et comment l’éviter)
Mise à jour le 11 septembre 2026
Le premier ennemi d’un masseur n’est pas l’agenda vide. C’est son propre pouce.
La demande, elle, ne faiblit pas. Le Bureau of Labor Statistics américain prévoit une hausse de 15 % de l’emploi des massothérapeutes entre 2025 et 2035, soit cinq fois la moyenne de l’ensemble des métiers. Environ 20 400 postes s’ouvriront chaque année. Mais regardez de plus près : la croissance nette ne pèse qu’environ 2 400 postes par an. Tout le reste sert à remplacer des praticiens qui changent de métier ou quittent la vie active. Un secteur en plein essor qui passe son temps à boucher des trous : voilà le vrai paradoxe.
Et si le problème n’était pas le marché, mais le corps de ceux qui le servent ?
Un métier de soin qui abîme celui qui soigne
Les chiffres les plus parlants viennent du Canada. En 2022, l’International Journal of Therapeutic Massage & Bodywork a publié une enquête conduite par Wray Barraclough et ses coauteurs auprès de 1 103 massothérapeutes de l’Ontario. Verdict : 85 % d’entre eux avaient souffert, ou souffraient encore, de douleurs liées au travail.
Les zones touchées dessinent une carte précise de l’usure :
- Main et poignet : 65,5 % des répondants.
- Doigts et pouce : 60,3 %.
- Épaule : 55 %.
- Bas du dos : 50,1 %.
- Nuque : 49,2 %.
Le plus inquiétant vient ensuite. 54,6 % déclarent travailler en ayant mal. 31 % ont perdu des revenus. Et 30,5 % envisagent de changer de profession, ou l’ont déjà fait. Près d’un sur trois.
Une précision s’impose. La participation était volontaire, et les auteurs invitent eux-mêmes à tenir compte d’un possible biais d’autosélection : rien n’exclut que les praticiens en souffrance aient été plus enclins à répondre. Le chiffre exact se discute. La tendance, beaucoup moins.
Le BLS le formule d’ailleurs sans détour dans sa fiche métier. Donner des massages est physiquement exigeant, et beaucoup de praticiens ne peuvent tout simplement pas masser huit heures par jour, cinq jours par semaine.
Poignets, pouces, dos : là où le corps lâche
Pourquoi ces zones-là ? Parce que le massage repose sur quelques gestes simples, répétés des milliers de fois.
Le pouce sert d’outil de pression. Il n’est pas taillé pour encaisser cette charge à longueur de journée. Chaque appui profond, poignet en extension, concentre la force sur de petites articulations. Une séance, rien. Six séances par jour, pendant des années : tout autre chose.
Le dos paie l’addition d’un mauvais réglage. Table trop basse, et le praticien se penche. Table trop haute, et il compense en haussant les épaules. Personne ne le remarque sur le moment. Le corps, lui, garde la trace.
Le BLS identifie deux causes dominantes : les troubles liés aux mouvements répétitifs et la fatigue due à la station debout prolongée. Rien de spectaculaire. C’est justement le piège. L’usure ne prévient pas, elle s’installe.
Formation continue de massage pour professionnelles et professionnels : réapprendre le geste
Le diplôme ne protège pas. Voici le résultat qui devrait faire réfléchir toutes les écoles. En 2008, une équipe de la faculté de kinésiologie de l’Université du Nouveau-Brunswick, menée par Wayne Albert, a interrogé 502 massothérapeutes agréés à travers le Canada. Les résultats ont paru dans le Journal of Bodywork and Movement Therapies. La majorité affirmaient avoir reçu une formation correcte aux postures de travail et à l’autosoin. Et pourtant, la douleur restait très répandue dans toutes les zones du membre supérieur, poignet et pouce en tête.
Autrement dit : savoir n’est pas faire. La posture apprise en première année s’érode sous la fatigue, la cadence et les petites habitudes qu’on ne voit plus.
Peut-on inverser la tendance ? Une piste sérieuse existe. En 2018, Robin B. Anderson, du Community College of Baltimore County, a publié dans l’International Journal of Therapeutic Massage & Bodywork une étude consacrée à l’enseignement de la mécanique corporelle. Le texte part d’un constat : la hausse des blessures professionnelles pousse un nombre important de massothérapeutes à quitter le métier après quelques années seulement. Le protocole combinait exercices pratiques, journaux de réflexion et mesures avant et après, réalisées avec des outils d’évaluation ergonomique standards. Résultat : une baisse statistiquement significative des scores de risque chez tous les étudiants suivis.
Réserve honnête : l’échantillon ne compte que 17 étudiants. C’est un signal, pas une preuve définitive. Mais il va dans le bon sens. Le geste juste s’enseigne, se mesure et se corrige, à condition d’y revenir. D’où l’intérêt de repasser régulièrement par la case formation. Pour un praticien de Suisse romande, cela peut prendre la forme d’une formation continue en massage à Lausanne, plutôt que de compter sur des réflexes acquis il y a dix ans.
Les réglages qui changent tout
Bonne nouvelle : la plupart des leviers ne coûtent rien. Ils demandent seulement de l’attention.
- Régler la hauteur de table à chaque client, selon sa morphologie et la technique prévue, plutôt qu’une fois pour toutes.
- Pousser avec le poids du corps, jambes fléchies, au lieu de forcer avec les bras et les pouces.
- Varier les outils : le BLS rappelle que les praticiens travaillent avec les mains et les doigts, mais aussi avec les avant-bras et les coudes. Chaque alternance soulage une articulation.
- Espacer les séances : c’est une recommandation explicite du BLS, et l’allongement du repos entre deux clients figure parmi les ajustements rapportés par les répondants ontariens.
- Entretenir sa condition physique et se faire masser soi-même régulièrement, deux autres conseils de l’agence américaine.
- Plafonner son volume hebdomadaire plutôt que remplir l’agenda à tout prix, surtout en début de carrière.
Soyons lucides pour autant. Lire une liste ne corrige pas une posture. Un appui mal placé ne se voit pas de l’intérieur. Il faut un œil extérieur.

Seize heures par an : à quoi les consacrer ?
En Suisse, une partie des praticiens n’a d’ailleurs pas le choix. La Fondation ASCA impose à ses thérapeutes agréés au moins 16 heures de formation continue par an. Les heures manquantes doivent être rattrapées l’année suivante, sous peine d’exclusion de la liste des assureurs conventionnés. Un réflexe s’impose donc avant toute inscription : vérifier auprès de la Fondation que le cours visé sera bien comptabilisé.
La vraie question n’est donc pas de savoir s’il faut se former. C’est de savoir à quoi consacrer ces heures. La tentation est forte de les réserver à une nouvelle technique à afficher sur sa carte. Commercialement, c’est défendable. Mais une spécialité de plus, exécutée avec un pouce déjà fatigué, ne fait qu’accélérer l’usure.
Mon parti pris est simple : la formation continue de massage pour professionnelles et professionnels devrait réserver une place systématique à la mécanique corporelle. Perfectionnement technique et préservation du corps ne s’opposent pas. Un geste plus précis est souvent un geste plus économe.
Certaines écoles romandes proposent des formats pensés pour ce public. À Lausanne, RFormation, fondée par Régis Félix, masseur et réflexologue agréé ASCA, organise des sessions intensives de trois jours, à raison de sept à huit heures quotidiennes, accessibles aux débutants comme aux praticiens confirmés. Ce type de format présente un intérêt évident pour la mécanique corporelle : on y pratique longtemps, sous le regard d’un formateur.
Durer, c’est se former
Le massage est un métier d’avenir. Les projections du BLS le confirment. Mais un métier d’avenir ne garantit pas une carrière longue.
Les enquêtes canadiennes racontent toutes la même histoire : la douleur est fréquente, elle s’installe, puis elle pousse une partie des praticiens vers la sortie. Le diplôme initial ne suffit pas à l’empêcher. La pratique, elle, peut se corriger.
On entretient une table. On remplace une huile. Le pouce, lui, ne se remplace pas.
Alors, une question pour finir : à quand remonte la dernière fois qu’un formateur a observé votre geste ?

